À peine arrivé, je suis la proie. La proie n'en est une qu'en présence du prédateur. Il était là, m'attendait. Ou devrais-je dire elle. À ce stade, mieux vaut se refuser toute forme de présomption hâtive. Je suis repéré. Cerné. Ce genre de prédateur si tu ne te jette pas droit dans sa gueule, te tuera à petit feu. Je me jette donc.
-"Salut!"
-"Salut! Desolé je te fais pas la bise je suis malade". Bon, ba je vais me relever alors(connasse). Je commence à me demander si l'abdication ne va pas être une forme de lente souffrance. "J'étais chez le médecin ce matin. Mais c'est bon en fait il m'a dit c'est juste un petit rhume, donc ça va. Mon père croyait que j'avais la grippe ! Alors que j'avais aucun symptôme, qu'il est bête, hu hu. Putain j'aime pas ce cours! (là y'a des paramètres auditifs grinçants que je ne peux transmettre, désolé d'avance). Putain j'ai galéré ce matin encore avec le métro et tout."
-"Hmmhmm". (AAAAAAHHH)
-"T'as fais quoi ce weekend? Moi je suis allé au cheval, mais fiou il faisait froid c'était vraiment trop chiant. Pis j'ai essayé de taffer mais bon au final j'ai rien foutu quoi, fait chier."
Le principe de base est que en fait, genre je la connais pas. Je lui ai parlé deux fois, et c'était ce genre de fois, tu vois la pertinence.
Et là, je me pose évidemment des questions. J'essaye tout naturellement le "hmmm" désintéressé mais ça ne marche foutrement pas, et sa voix stridente gonflée d'ennui me ronge le corps de parts en parts, la situation devient dramatique. Elle renchérit à chaque cri de désintérêt de ma part, comme me narguant, riant à gorge déployée de ma noyade assumée.
Que faire alors? Et si, à tout hasard, je prenait part à la conversation sur son lapin en appuyant sur l'importance de l'impact pré-adolescent sur la psyché d'un rongeur adulte? C'est un risque à prendre. L'instant peut être d'un ennui dantesque, mais au moins ça ne restera qu'un instant. En effet, elle peut se sentir submergée par le soudain intérêt de sa conversation, et ses compétences peuvent venir à manquer. Le risque serait celui du "hunhunhun (c'est un rire très gras que je tente d'exprimer ici, voire baveux, merci de votre compréhension) t'es un marrant toi" et qu'elle le répète à son conseil collégial de grosses connes qui lui servent de potes. Ce serait un échec cuisant.
Certains-je les déteste-répondent à ce genre de non-informations sous la forme d'une autre non-information qui peut ou non être reliée à la première. Exemple :
-"En fait y'a mon frère qui rentre pendant les vacances et comme on est vachement plus proches depuis qu'il est parti ba on va profiter de ces moments ensemble tu vois." (c'est typiquement le genre de choses qu'elle peut raconter à quelqu'un qu'elle vient de rencontrer, l'air de rien)
-"Ah ouais nan moi mon frère il a poterie pendant les vacances, il peut pas. Mais en même temps il habite chez moi donc je m'en fous un peu hihihihi".
La seconde personne n'a absolument rien écouté à la phrase de son interlocutrice (comment lui en vouloir...): en effet, pendant ce temps elle préparait sa phrase, basée sur le mot clé : frère. Il faut noter que c'est exactement le genre de réponse que la prédatrice tiendrait face à une autre prédatrice. En résulte une totale anti-conversation, mais personne ne semble dérangé par ce fait. Chacun en ressort content, satisfait d'avoir pu parler de sa vie de merde.
En conséquence, jamais je n'opterai pour cette option de faible. Et pis de merde, parce que finalement, ça reste une lente souffrance.
J'ai donc préféré opter-faiblement je vous le concède- pour la première solution, et comme vous l'imaginez bien, elle ne s'est pas lassée.
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